Entretien avec Tamara Kostianovsky

Cet entretien a été réalisé pour la rédaction de mon mémoire de Master 1 en Histoire de l’art en 2014. Dans ce contexte, l’entretien réalisé à l’écrit par l’envoi d’une unique liste de questions n’a jamais été retouché.

Pour lire l’original en anglais.

Tamara Kostianovsky, Relic, 2015.
Tamara Kostianovsky, Relic, 2015.
BdM : Qu’est-ce qui vous a amené à dire : je veux faire de l’art ? Comment travaillez-vous ?

Tamara Kostianovsky : J’ai su que je voulais faire de l’art assez tôt. J’ai suivi des cours étant enfant, j’étais fascinée par l’idée de la « vie d’artiste » depuis toute jeune. Je travaille dans mon atelier comme une employée de bureau de 9H à 17H, du mardi au vendredi. Je suis assez stricte avec ça, car mon travail prend énormément de temps et je ne sais parfois pas tout de suite ce que je veux vraiment faire.

BdM : Quelles sont vos sources d’inspirations dans votre travail ? Votre histoire personnelle est-elle directement liée à votre travail ?

T.K. : À l’adolescence, j’ai eu l’opportunité de travailler dans un service de chirurgie à Buenos Aires. Là, j’ai vu ce qui se cache sous la peau. J’étais fascinée par la façon dont les muscles, la graisse et le sang interagissent, transformant les petites entités du corps en une impressionnante composition de couleurs, textures et formes. De plus, j’ai grandi en Amérique Latine durant les années 70 et ce qu’on appelle la Guerre Salle, répression de la Terreur d’État Argentine où les dissidents politiques étaient couramment portés disparus. À cette époque, les images de carcasses étaient omniprésentes en Argentine et dans les années qui suivirent, alors que je commençais ma carrière d’artiste aux États-Unis, ces images ont commencé à me hanter. J’ai ressenti un puissant besoin d’essayer de les recréer en 3 dimensions, aussi fidèlement que possible. Comme le temps passait et que le projet se construisait, j’ai compris que je ne faisais pas seulement référence à l’histoire de mon pays, mais que ces travaux étaient aussi liés à la violence de l’histoire mondiale.

Tamara Kostianovsky, The Persistence of Agony, 2009, Wood, vinyl, foam, Socrates Sculpture Park in New York.
Tamara Kostianovsky, The Persistence of Agony, 2009, Wood, vinyl, foam, Socrates Sculpture Park in New York.
BdM : Pourquoi avez-vous choisi le matériau textile ? Et quand pour la première fois l’avez-vous utilisé ?

T.K. : En 2001, je suis partie aux États-Unis pour étudier l’art, ce voyage a coïncidé avec l’effondrement de l’économie argentine. Du jour au lendemain, mon argent argentin était dévalué, dès lors, se rendre à la boutique de fourniture de beaux arts n’était plus possible. J’ai commencé à regarder les objets que j’avais avec moi comme de potentiels matériaux pour mon travail artistique. Les vêtements sont ce par quoi j’ai naturellement commencé, puisqu’étant effrayé par le froid hivernal des États-Unis, j’avais emporté un grand nombre de vêtements chauds d’Argentine.

BdM : Qu’exprime le tissu pour vous ?

T.K. : Je vois le tissu comme une seconde peau, un matériau qui m’autorise à inclure indirectement mon corps dans mes oeuvres. En même temps, je vois l’utilisation de ce matériau comme un positionnement politique, dénotant d’une certaine simplicité et d’un certain degré de pauvreté ou de manque de ressources.

BdM : Quel était le sujet de votre première pièce textile ?

T.K. : Une carte 3D anthropomorphique de l’Afrique du Sud.

BdM: Comment comprend-on une oeuvre textile dans notre société ? Quel est son rôle ? Peut-il être compris dans une optique différente du féminisme ?

T.K. : J’en suis venu au tissu par le biais de la chirurgie et non de la couture. J’ai été inspirée par les artistes féministes des années 70, car elles incluaient leur corps dans leur travail, c’était une stratégie audacieuse d’exposer le corps féminin avec fierté et impudence. Je sais que le travail du textile est communément associé aux occupations féminines, mais je ne pense pas parler uniquement de sujets féminins dans mon travail. Pour moi, le matériau n’a pas de genre, ils en ont seulement dans les discours limités. J’ambitionne de m’adresser à un large public avec mon travail.

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Tamara Kostianovsky, vue de l’installation Actus Reus, 2011.
BdM: Aujourd’hui l’art est en constante interaction avec le public, pensez-vous que l’art textile noue des liens avec lui ? Dans quel but ?

T.K. : Certains pensent que je me place dans un discours par rapport à la consommation de viande, qui est un sujet auquel je pense, mais pas mon intérêt principal. Je suis davantage intéressée par la violence faite aux Hommes.

BdM: Je travaille plus précisément sur « Meat Market with Camel’s Head », l’utilisation de vêtement pour la création de vos oeuvres renforce-t-elle la métaphore et le souvenir du corps animal ?

T.K. : J’espère que mon travail transforme le tissu en chaire – animale ou humaine. Pour cette pièce, j’ai travaillé d’après un vague souvenir du marché à viande que je voyais étant enfant, mais j’ai principalement utilisé l’oeuvre d’Annibale Carrache, « L’Étal du Boucher » (1580-90) comme référence. « Meat Market with Camel’s Head » appartient à une série de travaux basés sur des toiles emblématiques de l’Histoire de l’art.

Tamara Kostianovsy, Meat Market with Camel’s head, 2013.
Tamara Kostianovsy, Meat Market with Camel’s head, 2013.
BdM : Envisagez-vous le vêtement, en relation avec la tête de chameau présente dans cette oeuvre, comme une seconde peau, une mue que l’on ôte comme pour oublier ce que l’on a fait par le passé, les horreurs, les tueries humaines et animales?

T.K. : Oui. [voir plus haut.]

BdM : Y a-t-il un message particulier que vous voulez adresser au public, une sensation à transmettre avec cette oeuvre ?

T.K. : Avec cette série de travaux, je veux révéler et montrer la physicalité du corps, exposant les différents intérêts qu’elle suscite. Je cherche aussi à créer un lien rendant possible l’appréhension de l’art contemporain comme une exploration, par les artistes, des temps passés, à travers diverses ères historiques, démontrant les points communs entre l’art des différentes cultures à travers le temps et l’espace. Comme avec le reste de mon travail, j’aimerais qu’il rappelle au spectateur notre nature physique. Nous sommes tellement occupés par un mode de vie post-industrialisation que nous en oublions souvent que la nature – même la nôtre – est une force puissante et fascinante.


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