Joana Vasconcelos dans le ventre de la Baleine

ou la sauvegarde d’un patrimoine lisboète

Joana Vasconcelos est de ces artistes qui reviennent à un grand atelier avec un certain nombre d’aide à la réalisation des oeuvres. Attachée au patrimoine de son pays, elle a oeuvré pour sa sauvegarde en achetant une usine de céramique traditionnelle de Lisbonne. Ainsi, ces céramiques sont une part majeure de son travail.

Duarte Ramirez (chef de projet architecture), Plan en coupe latérale vu du dessus, Valkyrie Azulejo, 2012.  Joana Vasconcelos, Valkyrie Azulejo, (the work in progress at the artist’s studio), 2013.

Un art de femme

L’art textile passe pour être « un truc de petite fille » pour reprendre les termes d’un professeur émérite. Joana Vasconcelos souligne à quel point l’enfermement des femmes, et dans son cas sous la dictature portugaise, a pu causé ces a priori. Leur seul loisir autorisé est le travail manuel du tissu, couture, broderie, tricot, et surtout le crochet très ancré dans le folklore du pays, faisant de cet artisanat une pratique portugaise courante. Mais c’est une déduction inversée de dire qu’elles y sont prédisposées, en réalité c’est l’absence de choix, due à une volonté masculine et dictatoriale, qui les a poussées à pratiquer l’art du textile. Il existe une vraie polémique soulevée par le qualificatif « féminin », elle met principalement en cause des questions de libertés. Les occupations dites féminines soulèvent la question du présupposé du genre.

Nous ne pouvons nier l’impact d’années de soumissions sur notre vision de la femme contemporaine. Certaines féministes de la fin des années 1980 rassemblées sous le nom de « Guerrilla Girls », tournent en dérision les préjugés sur la femme artiste, présentés sous un aspect positif. De même, elles posent la question du nu féminin, sujet tant répandu, mise en perspective avec la présence d’artistes femmes dans les lieux d’exposition. Le textile, ici par son absence, permet la revendication féministe, comme c’est le cas dans la provocation Femmen.

Guerrilla Girls, Naked through the ages, 1989, 2005 et 2012.
Guerrilla Girls, Naked through the ages, 1989, 2005 et 2012.
Valkyrie Azulejo

Une fois dans l’installation de Joana Vasconcelos, le spectateur a la sensation d’être à l’intérieur d’un corps, comme dans le ventre d’une créature légèrement mouvante. La volonté de l’artiste est double, puisqu’elle veut recréer tout à la fois le ventre mythologique de la baleine, mais aussi un environnement utérin. Cette œuvre est un lieu, un contexte qui ne se départit pas de la production surréaliste. Le travail de Marcel Duchamp est très marquant pour Joana Vasconcelos, notamment Les Premiers Documents du Surréalisme qui innovent au point de vue de l’accrochage d’exposition. Joana Vasconcelos étale son oeuvre sur toute la surface existante n’ignorant pas son lien avec la tapisserie (1).

Joana Vasconcelos, Valkyrie Azulejo (vue), 2013.
Joana Vasconcelos, Valkyrie Azulejo (vue), 2013.

Valkyrie Azulejo, par nombre de ses détails, peut être perçue comme la tentative d’inscrire le visiteur dans une expérience in vitro. Les formes anthropomorphes, se trouvant eu sein de l’œuvre, sont similaires à des membres en formation, tel le corps au début de la croissance du fœtus. Chaque forme se dresse des parois de l’environnement, cordon ombilical amputé barrant la route du spectateur ou s’élançant vers lui. Malgré notre connaissance de l’anatomie aujourd’hui, particulièrement due à la médecine, subsiste une mythologie de ce monde vivant et insaisissable qui est en nous. Les nombreux tentacules, séries de perles et le patchwork, liant tissu laineux et plastifié, jouent sur l’ambiance onirique, dans l’esprit de découverte d’un nouveau monde. Ici, le travail en camaïeu du bleu au blanc renvoi à l’image échographique bicolore, les couleurs de celle-ci peuvent se décliner du rouge à l’orangé, mais aussi du gris foncé au clair, même prendre un aspect rosé ou bleuté. Sur les échographies on retrouve une lumière étrange et fantomatique, venant de l’environnement aqueux où se trouve l’enfant. Vasconcelos produit plusieurs œuvres lumineuses, à l’aide de light-emitting diode (LED), elle reconstruit cette lumière entre grande blancheur et douceur, pour la présente œuvre dans un va et vient d’intensité qui ouvre qui l’irréel et l’imaginaire. Si l’on devait se demander comment le fœtus perçoit la lumière, la proposition de Vasconcelos pourrait être une réponse.

Entretien avec Joana Vasconcelos.

1. Miguel Amado, « Les Objets Trouvés, carreaux de faïence et textiles : une oeuvre-pavillon-bateau » in Miguel Amado, Onésimo Teotónio De Almeida, Francisco Bethencourt et al., Joana Vasconcelos: Trafaria Praia, Paris, Dilecta, 2013, p. 199.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s