Entretien avec Joana Vasconcelos

Cet entretien a été réalisé pour la rédaction de mon mémoire de Master 1 en Histoire de l’art en 2014. Dans ce contexte, l’entretien réalisé à l’écrit par l’envoi d’une unique liste de questions n’a jamais été retouché et reste très centré sur mon travail à propos de Valkyrie Azulejo. Valkyrie Azulejo est l’oeuvre intérieure, abritée par Trafaria Praia, le bateau, l’oeuvre extérieure.

Pour en savoir plus.

Pour lire l’originale en anglais.

BdM : Pourquoi avez-vous choisi le matériau textile ? Et quand pour la première fois l’avez-vous utilisé ? 

Joana Vasconcelos : Comme vous pouvez le voir à travers mon travail, je suis attachée aux objets et matériaux du quotidien, comme au travail fait main tel que le crochet et le tricot. Je suis particulièrement influencé par ce qui m’entoure et ce qui s’y passe. Ces éléments de tous les jours que l’on pense bien connaître portent en eux un fort potentiel pour générer différents points de vue et différents sens. Ils peuvent aguerrir de nouvelles significations quand ils servent un concept ou questionne le monde à plus grande échelle. Je pense que la première fois que j’ai utilisé le textile était avec Pantelmina #1 (2001), une pièce faite main, composée de laine tricotée. Cela marque un réel tournant dans ma production.

Joana Vasconcelos, Pantelmina #1, 2001
BdM : Qu’exprime le tissu pour vous ?

J.V. : Différentes personnes donneront une signification différente au tissu, basée sur leur relation à ce matériel, en fonction de sa capacité à résonner avec l’expérience personnelle du spectateur. Il est constant présent dans notre quotidien, servant de manières variées : pour nous porter du froid, pour nous couvrir ce qu’il faut quand il fait chaud, pour nous sécher au sortir de la douche, à mettre la table pour le repas, à protéger les matériaux, pour empêcher les autres de voir ce qui se passe dans notre intérieur, etc. C’est quelque chose que l’on touche, que l’on ressent, que l’on sent; avec qui, pour la plupart du temps, l’on a une relation tactile. Toutefois, je pense que la richesse de l’utilisation du textile et des objets/matériaux quotidiens résulte de la multiplicité d’interprétations qu’ils ouvrent.

BdM : Quel était le sujet de votre première pièce textile ? 

J.V. : Cette première pièce textile, Pantelmina #1, dont le titre dérive d’un remède indiqué dans pour les problèmes de parasites intestinaux, est une sorte de contrepoint dénigrant le vocabulaire de la sculpture minimaliste, intervenant comme un commentaire ironique de la subordination historique de la femme dans le monde de l’art.

BdM : Pourquoi réaliser des oeuvres monumentales ? 

J.V. : L’équilibre de mes travaux résulte de réflexions en amont, commençant par la conception qui a besoin d’être longuement considérée et le lieu futur de l’installation de l’oeuvre. De nombreux artistes travaillent la monumentalité et sont out pratiquement des hommes. Curieusement, la monumentalité émerge naturellement chez moi, et je crossbar travers ça, je suis capable de montrer à quel point les stéréotypes sont fragiles et artificiels – parce qu’une femme artiste a autant le potentiel de créer des oeuvres monumentales que les hommes. Souvent, le choix des matériaux et le processus de production amènent à une oeuvre monumentale, souvent la taille est directement liée à l’idée du travail. Par exemple, avec Marilyn, je voulais faire un haut talon de sandale taille 36, pour la taille, utilisant des casseroles à cuir de riz, qui se sont finalement transformée en un travail monumental. Dans le cas de The Bride, il y a une relation vraiment particulière à l’objet avec le chandelier, un objet magnifique par essence, avec un rapport concret à l’architecture. Ainsi, le construire de petite taille le décontextualiserait. C’est important de rappeler que les dimensions de mon travail sont très variées, et il y a différents thèmes importants au coeur de petites et moyennes pièces.

Joana Vasconcelos, Marilyn, 2009
Joana Vasconcelos, Marilyn, 2009
BdM : Comment comprend-on une oeuvre textile dans notre société ? Quel est son rôle ? Peut-il être compris dans une optique différente du féminisme ? 

J.V. : Comme je l’ai déjà dit, le textile est un matériau avec lequel nous avons une relation tactile importante et il se trouve tout autour de nous, dans notre quotidien. Sans question d’être homme ou femme. Traditionnellement,  nous l’associons à l’univers féminin, mais à travers mon travail j’ai l’intention de nier ces connotations en décontextualisant ces objets, et en les travaillant d’une nouvelle manière qui, je l’espère, élargira la perception et la connaissance que nous avons du monde. Je travaille avec du tissu comme Richard Serra travaille le fer.

BdM : Aujourd’hui l’art est en constante interaction avec le public, pensez-vous que l’art textile noue des liens avec lui ? Dans quel but ? 

J.V. : Oui complément, parce qu’il est une part essentielle de notre quotidien et que les gens le replacent facilement par rapport à leur propre personne. Grâce à cette relation, notre cerveau travaille différemment dans l’identification de relation/association avec le matériau – qui peut comprendre différents sentiments/interprétations/sens.  De plus, le textile fait main est imprégné de détail et de souvenir, qui amènent le spectateur à s’observer avec un oeil plus vif, tandis que les autres sens sont aussi convoqués par la richesse sensuelle du matériau. Le spectateur a tendance à passer un peu plus de temps à regarder ces oeuvres.

BdM : Je travaille plus précisément sur Valkyrie Azulejo, pourquoi avoir étendue la figure de la Valkyrie aux murs, est-ce une sorte de nouvelle contamination [La contamination de l’architecture par le textile est très présente dans l’oeuvre de J.V.]?

 J.V. : La principale différence entre les valkyries précédentes et Valkyrie Azulejos est la position du visiteur et sa relation à l’oeuvre. Dans mon intervention à la Biennale de Venise, le public ne voit plus l’oeuvre de l’extérieur, en se déplaçant autour de l’oeuvre. Le spectateur est invité à entrer dans l’oeuvre et à habiter ce grand corps en tissu qui a d’abord était observé de l’extérieur. Il y a aussi un contexte utérin, protecteur,  peut-être même assez maternel qui, d’une certaine manière, rappelle les profondeurs maritimes. De plus, ce travail est inspiré des azulejos, comme le titre l’indique. Les azulejos sont des tesselles de céramique peintes, légèrement vernissées que l’on trouve à l’intérieur et à l’extérieur de différent bâtiment dans l’architecture portugaiseelles sont le plus souvent appliqués sur les murs (mêmei elles sont aussi utilisés pour les sols ou les plafonds) – ici, cela fait sens dans l’idée de contamination du pont du Trafaria Praia [Trafaria Praia est le bateau qui habite l’oeuvre en son sein].

Capture d’écran 2016-03-02 à 14.24.54

BdM : Peut-on considérer cette oeuvre par le point de vue de la tapisserie ?

J.V. : Tout à fait. J’ai déjà réalisé des travaux plus facilement liés à la tapisserie, comme Vitrail [Stained Glass Window], 2012 et Ave do Paraíso [Bird of Paradise] 2011, mais Valkyrie Azulejo tend aussi vers ce médium même si elle s’impose comme une expérience en elle-même, ou alors une évolution radicale en parallèle de ce à quoi nous sommes habitués en tapisserie.

BdM : La Valkyrie est une figure féminine puissante de la mythologie nordique liée à la guerre, tandis que l’azulejo est un carrelage spécifique brésilien, y a-t-il un autoportrait d’artiste engagée dans la cause féminine dissimulé derrière cette oeuvre ?

J.V. : Tout d’abord, l’azulejo est assez spécifique à la culture et à l’architecture portugaise – et cela a été importé au Brésil par les portugais. J’ai déjà considéré mes Valkyries assez proches de figures féminines en générales, pas vraiment comme un autoportrait. Cette relation à l’univers féminin est inévitable, puisqu’après tout je suis bel et bien un femme. Par conséquent, mon travail est conditionné à ce facteur parce que je n’ai pas d’autre moyen que de voir et d’analyser les choses en tant que femme. Cependant, je ne suis pas une féministe classique. Je suis pour les Droits de l’Homme et l’égalité pour tous, en dépit du genre, de l’origine ou de l’âge.

L'azulejo est largement représenté à travers cette oeuvre originale qui recouvre le bateau.
L’azulejo est largement représenté à travers cette oeuvre originale qui recouvre le bateau.
BdM : Être à l’intérieur d’une grande pièce, au calme entouré de la douceur du tissu dans un léger ballotement, m’a donné l’impression de me trouver in vitro. Avez-vous envisagé ce rapport entre la mère et l’enfant pour cette oeuvre ?

J.V. : Oui, l’idée était de créer une installation suggérant une atmosphère surréaliste, utérine, d’un intérieur de ventre. Un travail inspiré des milieux sous marin, de la profondeur des océans, qui enveloppe le visiteur, appelant à la fois une réaction intellectuelle et sensorielle.

Capture d'écran 2016-03-02 14.40.13

BdM : Pour terminer, y a-t-il une pièce de votre oeuvre qui vous est favorite ?

J.V. : je les aime toutes, mais je voudrais citer A Noiva [The Bride] pour son histoire et pour ce qu’elle représente à différents moments de ma carrière. Ce travail m’a mené à ma carrière internationale, durant ma première participation à la Biennale de Venise en 2005 (j’étais présente dans l’exposition ‘Always a Little Further’, dont le curator était Rosa Martínez), et qui a eu un certain succès aussi à la grande exposition que j’ai faite à Versailles en 2012. Quelque chose se passe toujours quand elle est exposée ou sur le point d’être exposée et elle reste complètement contemporaine. Comme pour plusieurs autres oeuvres que j’ai réalisées par le passé, elle fait partie de celles qui, si je ne les avais pas faites à ce moment-là, elles auraient très certainement été créées à un autre moment, plus tard.

Joana Vasconcelos, A Noiva, 2001-2005.
Joana Vasconcelos, A Noiva, 2001-2005.

 

Joana Vasconcelos, A Noiva (détail), 2001-2005.
Joana Vasconcelos, A Noiva (détail), 2001-2005.

Le site de Joana Vasconcelos

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2 réflexions sur “Entretien avec Joana Vasconcelos

    1. Bonjour Zoë,
      Désolée de ma réponse tardive. C’était une oeuvre éphémère spécialement créée pour la Biennale de Venise en 2013. Je pense que l’artiste doit toujours l’avoir quelque part dans son atelier ou autre, mais je ne pense pas que tu puisses la visiter.
      S’il s’avère que tu trouves un moyen, je serai heureuse de le connaitre aussi pour revoir cette pièce magnifique.
      Merci de ton passage sur le blog ;p
      Lilly.

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