Charlotte Salomon au Palais Masséna

Un cadrage exceptionnel, une note d’espoir dans chaque touche de couleur.

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nota bene : Dans cet article, je tais volontairement la majorité des faits relatés par l’oeuvre, vous laissant le loisir de découvrir l’histoire de Charlotte Salomon par le biais de son oeuvre ou de sa biographie.

Avant tout, il faut préciser l’effort de muséographie réalisé par le Palais Masséna, très loin de ce que l’on peut voir à Nice et très qualitatif. A Nice, souvent, les bâtiments sont inadaptés pour l’accueil d’oeuvres d’art, la muséo se voit ainsi réduite à des effets d’accrochage sur un mur blanc, avec la mise en place d’autocollants informatifs. On retrouve cette fois une quadrichromie en adéquation avec la palette de Charlotte Salomon. Du jaune au bleu vif, ainsi que du rouge foncé d’une teinte assez sourde. Le code couleur correspond à la division de l’exposition en différents moments, le tout dans un rendu final assez esthétique et dynamique.

Vie ? Ou théâtre ? est l’unique pièce de l’artiste présente dans l’exposition. Considérée comme la pièce maîtresse de sa carrière, il faut dire qu’elle rassemble 781 feuillets, au format A4, sélectionnés parmi plus d’un millier d’oeuvres réalisées entre 1940 et 1942. C’est l’occasion de découvrir la biographie de l’artiste, à travers d’impressionnantes toiles à la gouache. Ce matériau apporte un côté très sourd aux tonalités et fait la spécificité de ce travail. Il est dit d’ailleurs qu’elle réalise cette oeuvre à partir de 3 couleurs primaires.

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Charlotte à la plage, première image aux teintes plus légères. Visible en bout à droite sur la présentation muséo ci-dessus.

Assez avant-gardiste, son travail est emprunt de son amour de la musique et du cinéma, l’oeuvre fait penser à la BD d’aujourd’hui. L’expression passe beaucoup par la couleur comme, par exemple, l’intervention de teintes plus claires, lumineuses et légères alors qu’elle renoue avec le bonheur dans son enfance. [Ce moment est très émouvant, j’en ai presque versé ma larme.] La forte identification faite avec ce personnage principal qu’est Charlotte Salomon est source d’une certaine tension, on est au centre de ses pensées les plus personnelles ainsi, de son interprétation du monde. Paradoxalement, l’artiste tente d’intégrer une certaine objectivité, se représentant comme vue de l’extérieur, mais toujours au centre de ce monde.

Focus sur l’autoportrait

Pour en revenir à la manière dont elle se représente, on ressent une certaine gêne due à la facticité de ce personnage. En réalité, chaque autre personne dessinée est saisie dans ses caractéristiques le plus justes, on sent qu’elle appréhende chaque figure d’un coup d’oeil pour nous rendre son exact tempérament. Elle-même a plus de difficulté à se représenter justement. On retrouve généralement un personnage passif, sans grande expressivité, comme soumis aux actions des autres, ce qui contredit complètement la vision qu’on a de l’artiste en regard de cette oeuvre. Quelques toiles représentent cependant la Charlotte Salomon que l’on semble connaître, vive, spontanée et pleine de vie. Et là, la connexion que l’on peut développer avec l’artiste se fait plus forte.

L’évolution du trait

    Version 2   Charlotte Salomon, ©Jewish Historical Museum, screen shot.

Cette oeuvre relate l’histoire de l’artiste de sa naissance jusqu’en 1942, 1 an avant sa mort. Là encore, de façon très juste, l’artiste fait évoluer son trait et ses modes de représentations, se calquant sur son changement en grandissant. Elle porte, ce regard sur sa vie avec beaucoup de recul et de réflexion quant au mode de représentation. D’abord très minutieux et dans le détail pendant l’enfance, son trait devient plus sûr et les figures prennent plus d’espace dans la toile alors qu’elle entre aux Beaux Arts. Elle s’arrête sur les figures majeures de son entourage, Paulinka sa belle-mère, Amadeus Daberlohn le professeur de chant, à travers des portraits qui occupent maintenant toute la toile. Les scènes qui se multipliaient comme un scénario déroulé dans les premières toiles se suivent maintenant feuillet après feuillet, passant d’un personnage à l’autre. On note parfois la tendresse d’un portrait, ou l’obsession portée à une figure.

L’obsession amoureuse

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©Jewish Historical Museum, collection en ligne, ScreenShot.

Le fameux Amadeus Dauerlohn, de son vrai nom Alfred Wolfsohn, est engagé en 1935 en tant que professeur de chant par Paulinka, cantatrice célèbre qui triomphe sur la scène berlinoise. Il devient peu à peu une obsession pour Charlotte Salomon. De 21 ans son aîné, il lui parle d’art et sa grande culture fait de lui un personnage clef qui aura beaucoup d’influence sur l’artiste. Elle admire tant cet homme que les oeuvres présentant cette période de sa vie se lisent/vivent avec une rapidité folle, tandis qu’on passe d’une oeuvre à l’autre pour suivre cette histoire jusqu’au moment naissant de l’amour entre eux.

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Dans ce passage, on est témoin d’une tristesse bien différente de tout ce à quoi nous a habitués l’artiste. Peine de deuil, angoisse liée à la solitude, détresse face à l’incompréhension d’autrui, ici nous sommes face à la peine de coeur. A la fois pleine d’espoir et de doute, l’artiste nous livre un moment ou la réalité extérieure n’a plus prise sur elle. Nous sommes profondément plongés dans cette histoire amoureuse, un monde où il n’existe quasiment que deux figures, perdu à mi-chemin entre rêve et réel.

La menace nazi

Cette histoire prend fin brutalement, alors que Charlotte se rend sur la Côte d’Azur pour échapper aux nazis. Là, on retrouve la Charlotte de la BD, la caricature presque, avec ces personnages miniatures, la simplification des traits et l’urgence due à l’actualité. Beaucoup de violence se dégage de ces oeuvres alors que leur tempo est relativement lent, comme si, touchant à un passé plus frais, Charlotte s’attachait plus au détail des moments. On assiste ainsi à différentes tragédies, jusqu’à ce que l’oeuvre se termine. Et la tragédie la plus grande est peut-être bien dans cette fin, que l’on sait finalement suspendue dans le vide au milieu d’une vie qui devait s’achever 1 an plus tard, alors que l’artiste âgée de 26 est assassinée par les nazis.

Charlotte Salomon, Autoportrait, 1940.


Exposition du 4 février 2016 au 24 mai 2016 au Palais Masséna, Nice.

Les oeuvres au Jewish Historical Museum.

Pour en savoir +

En livre :
Charlotte Salomon, Vie ? Ou Théâtre ?, traduit par Anne Hélène Hoog et Michel Roubinet, Le Tripode, 2015.
C’est 820 pages, 5 kilos en 28 x 28 cm, plus de 1100 reproductions, le tout relié par une toile.

David Foenkinos, Charlotte, Gallimard 2015, Prix Renaudot 2014, Prix Goncourt des lycéens.

A l’écoute :
La très bonne émission de Augustin Trapenard, Boomerang !

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